CHRISTOPHE FOUREL

Travaille au ministère des Affaires sociales. Il a dirigé et co écrit avec Jean-Philippe Magnen et Nicolas Meunier le Rapport « D’autres Monnaies. Pour Une Nouvelle Prospérité ». Par ailleurs, il préside l’association des lecteurs d’Alternatives économiques et est l’un des initiateurs du Manifeste convivialiste.

Vous avez dirigé et co écrit avec Jean-Philippe Magnen et Nicolas Meunier le Rapport « D’autres Monnaies. Pour une nouvelle prospérité » que vous aviez remis au gouvernement  en avril 2015 et qui vient d’être édité en version grand public. Comment avez-vous travaillé pour réaliser ce rapport ?


Le principal souci que nous avons eu tout au long de la Mission a été de faire dialoguer les porteurs de projets de monnaies complémentaires (et leurs partenaires), les experts reconnus sur ces sujets mais également les collectivités territoriales qui se sont impliquées dans la mise en place de ces expériences. Notre objectif était double: d'abord, donner aux pouvoirs publics une image la plus fidèle possible de ce qui se passait sur le terrain tout en apportant une analyse argumentée sur les bienfaits qu'on pouvait attendre de ces dispositifs innovants; ensuite identifier les éventuels facteurs de blocage qui rendaient ces expérimentations difficiles à conduire. Très vite est apparu que l'amplification de ces expérimentations ne pouvait passer que par une reconnaissance plus officielle des monnaies locales complémentaires. C'est la raison pour laquelle, dès la remise de notre rapport intermédiaire (en juin 2014), nous avons proposé au gouvernement de saisir l'opportunité de l'examen de la loi relative à l'ESS alors en cours d'examen pour faire reconnaitre les MLC. L'amendement que nous proposions, qui a ensuite donné lieu au l'article 16 de la loi dans une version remaniée, n'est pas aussi idéal que nous l'aurions souhaité initialement mais il a permis de faire franchir un pas et ainsi crédibiliser l'idée selon laquelle l'émission d'une monnaie ne peut pas être seulement l'apanage des banques ou de la puissance publique.


Votre mission a permis d’acter la reconnaissance des monnaies complémentaires dans la loi relative à l’Économie Sociale et Solidaire de juillet 2014. Qu’est-ce que cette reconnaissance a changé fondamentalement pour tous les acteurs de l’ESS et les systèmes d’échanges ? 


Cette reconnaissance est en elle-même un changement fondamental. Depuis juillet 2014 l'émission de MLC en tant que titres de paiement n'est plus contestable dès lors que ceux-ci sont émis par des structures qui relèvent de l'EES telles qu'elles sont définies à l'article 1er de cette même loi. Pourtant, ce n'est pas suffisant puisqu'on constate en pratique par exemple que la possibilité de payer des services publics locaux par exemple ne se concrétise pas vraiment. Alors même que cela pourrait avoir un effet démultiplicateur intéressant pour les dispositifs de MLC.  Il y a donc encore du pain sur la planche et les acteurs doivent se mobiliser pour faire aboutir cette possibilité ! Mais cette reconnaissance change avant tout la question de "qui peut émettre la monnaie ?" Et ouvre donc la voie à une véritable réappropriation de l'émission monétaire par et pour les citoyen-ne-s.


L’innovation monétaire a certainement été dynamisée par les récentes crises économiques dans de nombreux pays. On pense à l’Argentine, à la Grèce ou à la Tunisie plus récemment.  Quelles sont les initiatives qui vous semblent les plus innovantes et efficaces dans ce qu’elles produisent au plan du lien social humain ?


Certes, les crises monétaires et financières à répétition créent les conditions pour que puissent s'épanouir des innovations liées à l'émission monétaire qui échappent aux banques ou aux Etats. Il n'y a pas d'expériences plus innovantes que d'autres. Le plus important est le tâtonnement  expérimental plus ou moins long qui permet d'aboutir à des dispositifs qui répondent de façon satisfaisante aux objectifs que les acteurs et actrices citoyen-ne-s leur ont assignés. Je dis "de façon satisfaisante" et non "efficace" car ce dernier adjectif est malheureusement connoté et laisse entrevoir la notion de rentabilité. Or, la plupart des innovations monétaires nées des crises n'ont justement pas comme référence l'excès de recherche de rentabilité qui a conduit à la perversion du système. Ivan Illich disait que c'est la "corruption du meilleur qui engendre le pire".


A l’échelle européenne, il semble y avoir une organisation peu à peu, notamment des monnaies temps, du modèle de Time Banking. L’Europe prend-elle la mesure de ce qui se passe ?


Les systèmes base-temps sont une voie extrêmement prometteuse pour apporter des solutions à des besoins sociaux insatisfaits ou mal satisfaits. C'est par exemple en s'inspirant du modèle japonais des Furrei Kippu que la loi relative à l'adaptation de la société au vieillissement adoptée fin décembre dernier prévoit que le gouvernement remettra au parlement un rapport sur l'éventuelle création d'une "monnaie pour l'autonomie". C'est à dire une monnaie qui vienne en soutien aux proches aidants des personnes âgées dépendantes.  Les systèmes de crédits mutuels ayant comme unité de compte le temps vont donc être amenés à se développer notamment dans les pays européens où les contraintes budgétaires sont de plus en plus fortes. Ma conviction est que l'issue de la crise de civilisation dans laquelle nous sommes empêtrés passe par moins d'Etat et à la fois par moins de marché et donc par plus d'échanges qui ne soient commandés ni par l'argent pour son accumulation, ni par la règlementation administrative, mais fondés sur des réseaux de solidarité mutuelle.


Qu’en est-il en France ? Quels sont les systèmes d’échanges qui fonctionnent ?


Les SELs (Systèmes d'échange local) sont les premiers systèmes qui ont défriché le vaste champ des innovations citoyennes autour des crédits mutuels, comme l'a très bien montré Marie FARE dans la précédente Lettre d'IRIDICE. Aujourd'hui on estime que leur nombre avoisine 350 avec une réelle activité. Ce n'est pas rien ! Ainsi chaque jour, des milliers de citoyen-ne-s font l'expérience de l'échange sans passer par la forme argent pour satisfaire certains besoins. Plus récemment, à l'initiative de la Fondation Macif, le système des Accorderies initiées au Québec ont vu le jour et se développent en France. Elles sont près d'une vingtaine et nombreuses sont les collectivités locales qui s'intéressent à ces initiatives. Une vague d'innovations dont l'unité de compte est le temps voit peu à peu le jour et il convient de l'encourager. 


Les paramètres législatifs ou la fiscalité en particulier peuvent-ils freiner voire restreindre la dynamique des monnaies alternatives ?


Il ne faut pas tout attendre des paramètres législatifs ou de la fiscalité comme vous dites. Mais, en France, la reconnaissance par la puissance publique est souvent un signal intéressant qui permet à des acteurs initialement sceptiques de remettre en question ce scepticisme voire de soutenir ou de s'engager dans ces dispositifs innovants. Bien entendu, s'agissant des MLC, la possibilité de régler des impôts locaux en monnaies locales serait une marche supplémentaire. Mais ce n'est pas à l'ordre du jour.


Selon vous, pourquoi n’y a-t-il pas eu de passage à une échelle plus importante, à un outil fédérateur et global ? Quels sont les éléments bloquants ?


Ne soyons pas trop impatients ! Rien ne dit que le nombre de monnaies locales complémentaires en fonctionnement ne va pas encore augmenter. Concrètement ou potentiellement il y en a déjà une soixantaine et IRIDICE est sur le point de lancer la sienne en plateforme numérique. Le tâtonnement expérimental et l'apprentissage finit par identifier et lever les facteurs bloquant. Voyez ce qui se passe au Pays Basque avec l'eusko: plusieurs milliers d'utilisateurs et plusieurs centaines de prestataires parties prenantes et la perspective probable de faire évoluer les choses jusqu'à l'octroi de crédits en MLC. C'est le fruit de patient travail pour construire un écosystème qui ne demande qu'à s'épanouir davantage ! Les outils fédérateurs comme vous dites viendront en leur temps. Finalement, les monnaies complémentaires locales renforcent la convergence entre démocratie participative et développement local.


Peut-on imaginer demain un système double de monnaies alternatives et de monnaies conventionnelles dans la vie publique, notamment dans les systèmes d’imposition ou de paiement des taxes locales ?


Le simple fait que vous puissiez formuler une telle hypothèse est déjà un signe que cette possibilité est peut-être déjà en germe...


L'Institut IRIDICE va lancer la première application pour une nouvelle valeur de richesse, l'Open Money. Quel regard portez-vous sur cet outil destiné à être mis au service de toutes les expériences en cours ?


Je porte toujours un regard sans a priori et bienveillant aux initiatives qui apportent leur pierre aux édifices permettant l'implication citoyenne.  Nous en avons tellement besoin !



Propos recueillis par G. CABANES

Avril 2016