EMMANUEL POILÂNE

​Directeur de la Fondation France Libertés, Danielle Mitterrand

Vous dirigez la Fondation France Libertés qui défend les droits de l'homme, le droit des peuples et l'accès à l'eau pour tous. Quelles sont les principales actions de la Fondation aujourd'hui ?


Nous développons trois thèmes d’actions. Tout d’abord, nous menons un combat qui a été sous le feu des projecteurs depuis 1 an et demi contre les coupures d’eau illégales pour impayés en France. Pour faire respecter la loi et protéger les plus démunis, nous avons porté devant les tribunaux une dizaine d’affaires qui ont fait l’objet de condamnation forte des entreprises et de régies publiques de l’eau.


Ces condamnations ont une portée symbolique très importante à l’heure des coupures ou réductions de débit.


Oui, elles prouvent l’attention des juges sur ce sujet alors que les acteurs économiques et politiques sont beaucoup plus frileux. Ils sont souvent obnubilés par une approche économique et financière délaissant l’évidence d’une approche sociale notamment pour la mise en œuvre d’un service public essentiel ou les français sont d’abord des usagers et non des clients. La décision du Conseil Constitutionnel en mai 2015 a clairement affirmé la volonté du législateur de protéger les plus démunis et pour le faire correctement à simplement interdit toute coupure d’eau dans une résidence principale quelques soit les raisons de l’impayés. Il faut savoir protéger et ne pas toujours avoir une approche de gestion qui cache des actions extrêmement violentes au détriment de familles qui ont besoin d’être protégées et non sanctionnées.


Vous faites donc un lien direct entre l’eau et la compréhension des changements du climat.


Précisément et c’est le second thème de notre action. Le changement climatique est aujourd’hui au cœur de toutes les préoccupations car nous savons le danger qui pèse sur l’Humanité et la planète. Pourtant ce sujet est trop souvent abordé uniquement sous l’angle des gaz à effet de serre. Ce choix nous coupe de la possibilité d’expliquer cette réalité aux citoyens car si nous pouvons comprendre les explications, nous ne sommes réellement en capacité d’agir pour lutter contre ce changement si ce n’est en arrêtant d’utiliser notre voiture.


En quoi l’eau permet-elle de toucher plus directement le public pour expliquer les changements climatiques ? Quel est votre argumentation ?


Si nous abordons le changement climatique par l’eau, il nous est possible de l’expliquer avec des mots et des exemples beaucoup plus parlants notamment pour les enfants mais aussi pour les adultes. Il est surtout possible de mettre en lumière de nombreux exemples de solutions à construire ensemble et ou tout un chacun à la capacité à agir directement chez lui et au tour de lui grâce à des actions positives.


Vous évoquiez un troisième thème d’engagement de la fondation ?


Oui, celui du droit des peuples face aux industries extractives. La prédation a été trop longtemps et reste aujourd’hui le mode de développement de nos sociétés qui ont longtemps crus que les ressources de la planète étaient infinies. Sur une planète devenue petite, la finitude des ressources est une évidence mais les habitudes sont prises et nos grandes entreprises minières se préoccupent trop peu des conséquences de leurs actes. Derrière une communication bien rodée se cache des atteintes massives et répétées aux droits fondamentaux et les premières victimes sont les peuples autochtones qui voient leurs modes de vies mis en péril. L’appui que nous leur apportons nous permet à la fois de les aider mais aussi de mieux comprendre comment nous devrions nous inspirer de leurs modes de vie pour transformer nos sociétés afin de retrouver les nécessaires relations à notre environnement pour la préservation du climat notamment.


La Fondation agit concrètement pour promouvoir des solutions de terrain porteuses de changements et de solutions nouvelles. Comment soutenez-vous ces projets et quels sont-ils ?


La défense des droits n’est plus l’option de nos sociétés complexe par contre elle reste l’option des populations. Aux quatre coins du monde, des associations, des collectifs, des groupes de personnes essaient de défendre leurs droits pour continuer à pouvoir vivre dignement. La Fondation a fait le choix de lancer régulièrement des appels à proposition afin de pouvoir aider directement des organisations qui chez elle participer à la lutte et à la promotion des alternatives permettant de vivre mieux. Cela nous permet d’être en lien avec de très nombreuses associations et réseaux qui portent les mêmes ambitions que nous et qui contribue à faire émerger un monde plus solidaire.


Nos projets sont surtout liés à du renforcement de capacité ou à des actions softs. En effet, les  bailleurs de fonds internationaux financent toujours plus facilement des actions de construction, de forage, de route car c’est plus facile de mesurer les résultats. La fondation apporte son appui à des acteurs qui ne peuvent bénéficier de ce type de financement et qui ont besoin d’un appui financier pour agir auprès des populations pour renforcer leurs droits.


Nous le savons, les mutations actuelles génèrent une évolution vers une économie horizontale du partage, de l'échange, vers de nouveaux indicateurs de richesse aussi. Comment la Fondation France Libertés agit-elle dans ce domaine ?


Avec l’emballement de l’économie libérale financiarisée, le risque d’un écroulement pur et simple de nos modèles économiques est de plus en plus probant. La conscience collective que quelque chose ne tourne pas rond fait émerger énormément de solutions nouvelles pour retrouver du bon sens, de la proximité et de l’équilibre. Si les initiatives sont nombreuses (monnaies locales, coopératives, économie sociale et solidaire, nouveaux indicateurs de richesses, buenvivir, ….) elles ne sont pas toujours fédérées entre elles et connues de toutes et tous. La Fondation France Libertés essaie à sa mesure de participer à l’émergence de ces idées et à la promotion d’un monde ou l’humain retrouve sa place centrale.


Pouvez-nous nous donner un exemple concret ?


Et bien nous participons chaque année aux dialogues en humanité à Lyon  pour éclairer la place des biens communs et notamment de l’eau dans un monde où la marchandisation n’accorde de l’importance qu’à l’argent. Patrick Viveret rappelle à l’envie que derrière le mot valeur il faut entendre Valore, la force de vie.


Afin de faire grandir ces idées et surtout de les faire comprendre au grand public, la Fondation France Libertés a contribué avec beaucoup d’autres à l’écriture d’un hors série d’alternatives économique intitulé « la richesse autrement ». Ce livre de poche permet à tout un chacun de comprendre les enjeux de notre société, cette fuite en avant du PIB et la possibilité voire l’obligation que nous est faite de changer d’indicateurs pour nous engager sur une nouvelle voie. Derrière ces indicateurs à construire ensemble, c’est la possibilité d’imaginer un nouvel espace de démocratie qui permette à chaque citoyen de se sentir acteur du monde qu’il souhaite laisser aux générations futures. C’est la nécessité absolue de construire par le dialogue les pistes d’un vivre ensemble qui ne met plus la consommation au centre et qui redonne ses vertus à l’échange plutôt qu’à l’accumulation.


Cette idée du partage des biens communs a été portée avec force par Danielle Mitterrand.


Oui, Danielle Mitterrand était profondément attachée à l’idée qu’une société civilisée doit d’abord s’attacher à partager ses biens communs essentiels. Dans les traces de son action, la Fondation France Libertés porte cette idée que nos sociétés sont trop riches pour laisser sur le bord du chemin les plus démunis et qu’au contraire, nous devons profiter de nos richesses pour mieux les partager et pour permettre à chaque enfant, chaque femme, chaque homme de vivre dignement de par le monde.


Quels sont les principaux rendez-vous de 2016 ?


Nous espérons que la proposition de loi pour la mise en œuvre effective du droit à l’eau pour tous pourra être mise à l’agenda dans le courant du premier semestre avec la possibilité d’aider les deux millions de familles qui aujourd’hui sont en péril pour leur accès à l’eau.


L’été sera consacré pour partie à l’Université de la solidarité internationale à Besançon avec le CRID en juillet et au Forum Social Mondial qui se déroulera à Montréal en Aout. Nous porterons lors de ces deux évènements nos plaidoyers sur l’eau et le climat et sur le droit des peuples face aux industries extractives.



Et puis la Fondation fête cette année ses 30 ans...


Déjà ! C’est pourquoi, notre année sera donc ponctuée d’évènements autour de cet anniversaire qui débouchera sur une journée de mémoire des victoires du passé et d’éclairage des victoires du présent avec la remise du Prix Danielle Mitterrand.


Propos recueillis par G. CABANES

Février 2016